Prof doc c’est un métier ( et ça a l’air de les faire chier )

La situation dans laquelle nous nous trouvons, professeurs documentalistes, est incompréhensible.

Alors que les thématiques et notions que nous portons depuis au moins la création du CAPES sont enfin officiellement reconnues et intégrées aux programmes par l’EMI, nous nous voyons écartés de sa mise en application. Comment est-il possible que le ministère ne fasse pas le lien entre un besoin exprimé et (enfin) reconnu, et des professionnels qu’il a recruté et formés, et pour la plupart volontaires et disponibles ? Quel intérêt à ne pas reconnaître encore notre métier ?

cloister_conspiracy_by_philip_jackson_28329Je crois que certains n’y ont pas intérêt, et que nous nous trouvons face à une conjuration de troisièmes couteaux pour nous empêcher de faire notre travail, que nous ressentons dans le contexte de la négociation d’une nouvelle circulaire de mission ( novembre 2016 )

Mais c’est quoi un métier ?

Il y a quelques années le SNES a produit un Tee-shirt proclament fièrement «  Professeur-documentaliste, c’est un métier. » Cette idée n’a jamais été autant à défendre qu’aujourd’hui. Beaucoup des réflexions de ce billet me sont venus en lisant l’excellent livre de Matthew B. Crawford, Eloge du Carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail.

Des compétences

Spontanément, on associe un métier à des compétences spécifiques. Nous savons par exemple que la gestion d’un fonds documentaire et la manipulation d’un logiciel pour gérer ce fonds sont loin d’être évidents, même dans les opérations les plus simples. La pédagogie autour de la recherche documentaire ne s’improvise pas, nous avons tâtonné et tâtonnons encore pour réussir à enseigner.

Pourtant la DGRH a tout intérêt à ne pas reconnaître ce fait, pour pouvoir continuer à proposer cette issue de carrière à des professionnels, enseignants ou non, dont le ministère ne sait plus que faire car en difficulté dans leur précédent emploi.

Pourtant les enseignants, d’histoire-géographie notamment, qui sont en train se se faire une carrière autour de la mise en place de l’EMI, au sein de la DNE, de Canopé ou des rectorats ont clairement intérêt à nier la spécificité de  l’approche des professeurs documentalistes et leur expertise.

Une capacité d’analyse

Dans le mode de production capitaliste qui est le notre, on réduit souvent la compétence à la capacité à réaliser une tâche. Sauf qu’un métier c’est la capacité à déterminer les moyens d’action nécessaires pour un objectif que l’on connaît et que l’on décide en s’appuyant sur des savoirs. C’est la différence entre l’artisan et l’ouvrier sur une chaîne de montage. Nous pouvons donc juger que la Réserve citoyenne ou Folios ne sont pas des dispositifs utiles ou pertinents.

Et pourtant l’inspection générale et la DGESCO sont intéressés à ce que nous soyons les relais et les premiers utilisateurs béats de tous les dispositifs sans avenir et autres outils techniques et numériques mal conçus. Comme le dit Crawford : » ce qui est célébré, ce sont les potentialités plutôt que les réalisations concrètes »

Une éthique

L’éthique c’est grossièrement la capacité à distinguer le bien du mal, à savoir comment se comporter, et dans le cadre professionnel, ce qu’est que le travail bien fait. Deux exemples d’une éthique qui nous est propre : nous gérons de l’argent public et nous sommes attachés à l’utiliser pour maintenir un réseau de librairies indépendantes. De plus, nous faisons attention à ce que les ressources que nous achetons soient accessibles ( dans tous les sens du terme )au plus grand nombre, et donc que les livres soient rendus le plus vite possible. Un peu d’expérience nous apprend que ce dernier point notamment n’est pas partagé par l’ensemble des enseignants:-)

Pourtant les fournisseurs de ressources, Canopé en tête, aimeraient que n’ayons pas de recul critique sur ce qu’ils nous proposent, et que nous contentions de recevoir, et de faire la promotion auprès de collègues qu’ils ont bien du mal à toucher.

Une expérience

Un métier, c’est aussi une expérience qui permet de savoir faire des choses qui ne sont guère enseignables : avoir expérimenté et avoir eu le temps d’assimiler ces expériences permet d’acquérir ce que Crawford appelle un « savoir tacite », difficile à exprimer, et profondément lié à expériences sensibles accumulés. On retrouve l’idée dans l’expression française « avoir du métier ». C’est ce qui nous permet souvent de mieux gérer un groupe dans une situation de recherche que nos collègues non docs : nous nous rendons plus facilement compte que tel élève ne travaille pas, que l’autre se décourage..

Et pourtant, les inspecteurs aimeraient que cette expérience ne compte pour rien, puisqu’ils sont en situation de juger la qualité de notre travail, sans jamais avoir exercé notre métier. Ils se sentent légitimes à le faire, au mieux par un savoir théorique, au pire par une vision du prof-doc comme un emploi un peu planqué, un ensemble de tâches assez simples pour que tout à chacun puisse les effectuer.

meme_inspecteur

Une communauté

Un métier c’est aussi une solidarité entre les gens qui l’exercent, une complicité basée sur des expériences communes, des valeurs partagées.

Et pourtant, à chaque revendication, les inspecteurs nous ressortent l’argument d’une division de la profession. Elle reste à prouver. Ceux qui exercent le métier partagent la même vision, à défaut des mêmes pratiques. Il est tout à fait possible que ceux qui ne souhaitent pas être profs docs proviennent essentiellement de modes de recrutement alternatifs au concours.

Concluons

Ce n’est pas le ministère dans son ensemble qui nous ne nous reconnaît pas : il faut connaître nos ennemis. C’est bien une conjonction d’intérêts entre des hommes et des femmes, qui ont besoin de nous nier notre métier. Ils sont principalement à la DNE, à l’Inspection générale, à Canopé,  Il y a un rapport de force entre ces différents acteurs et d’autres au sein du ministère : DGESCO et cabinet de la ministre. Les parcours individuels créent des solidarités : il est amusant de voir qu’un certain nombre d’IGEN sont passés par Canopé. Comment s’étonner alors d’une vision commune ?

A nous d’en opposer une autre, celle d’un métier qui s’est construit par l’expérience sur des décennies.

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2 réflexions sur “Prof doc c’est un métier ( et ça a l’air de les faire chier )

  1. Pingback: Professeur documentaliste | Pearltrees

  2. Pingback: Désintoxication du langage à l’usage des profs docs. 3, EMI et citoyenneté à l’EMIconf – docalabordage

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