Claude Poissenot : l’esprit colonial appliqué au CDI

Ainsi donc, les éditions Canopé nous gratifient d’un ouvrage sur les CDI, signé par Claude Poissenot et intitulé CDI : perceptions et réalités. Il est mauvais. D’autre que moi l’on dit ailleurs ou . Il me semble symbolique de la position de notre profession et des projets que certains ont pour nous. Tout ce qui est rapporté, de la malhonnêteté intellectuelle à l’incohérence est bien entendu véridique, et même un ton en dessous de la vérité, due à la tenue que doivent conserver les auteurs de ces critiques.

Je suis un peu plus libre :-). Alors je vais faire du mauvais esprit.

poissenot_au_cdi

Il n’y a pas grand chose à sauver dans l’ouvrage, et nous ne sommes pas enclins à être compréhensifs à la lecture ce pamphlet contre tous ceux qui ont construits le métier, et qui tentent de le penser pour l’avenir, en lui conservant une cohérence propre, avec une ambition certaine pour les élèves.

L’auteur en vient même à être complètement incohérent. Ainsi, il juge que l’idée de curriculum n’est pas pertinente car elle ne permettrait pas d’étudier l’information dans un contexte. Bon, ça, seul Claude
Poissenot le dit, et sûrement pas la FADBEN et autres organisations qui revendiquent ce curriculum. Mais à la page 60, le même Claude Poissenot explique qu’il est incongru, inefficace et illégitime de prendre comme objet d’enseignement une pratique des élèves. La citation vaut de l’or : « c’est un peu comme si, à l’époque des chanteurs yéyé des années soixante, on avait voulu imposer aux élèves un cours sur les mass media et la culture. ». Donc, puisque les élèves utilisent Facebook, il est inutile de prévoir un enseignement sur les réseaux sociaux. Si on poursuit cette logique, on se demande même à quoi sert l’école : les élèves sont dans la société, il ne sert à rien d’avoir un enseignement qui les y prépare. Mais M. Poissenot ne sait sans doute pas ce qu’est l’émancipation.

Il ne faut pas prendre ce livre pour un ouvrage scientifique donc, mais comme une offre de service. Claude Poissenot passe beaucoup de temps à critiquer les discours des associations professionnelles, il n’oublie pas de saluer la politique menée par l’inspection générale. Du Vademecum sur les 3C au PACIFI, sans oublier tout un développement brumeux sur la prise en compte de l’élève dans la gestion du CDI ( à se demander ce que nous faisons tous dans nos établissements ), discours qu’un Jean-Pierre Véran trouverait à son goût. En un mot comme en cent, Claude Poissenot se place : puisqu’il n’a pas réussi à devenir incontournable dans le monde des bibliothèques sur lequel il écrivait jusque là ( sans être bibliothécaire lui même ), il doit se dire qu’il y a matière à être enfin reconnu et être invité dans des colloques, des journées pro, à se voir à nouveau publié. En bref, persévérer dans son être d’universitaire. Les manipulations statistiques s’expliquent : Claude Poissenot fait partie de ces chercheurs qui ont trouvé avant d’avoir cherché.

Par notre désorganisation, notre faible reconnaissance dans l’institution, nous sommes un moyen de faire carrière pour des universitaires en mal de talents et de reconnaissances. En l’espèce, c’est la fameuse promotion Canopé. Hahaha.

Le CNDP a subi un rude coup en ce début d’année scolaire, via un rapport de la cour des comptes. Pour faire court, ce rapport dit que le réseau CNDP coûte cher et ne sert à rien. L’alerte est chaude, et pour persévérer dans son être lui aussi, le réseau doit se transformer et retrouver une emprise sur un système éducatif qui l’ignore. Chers collègues, quelle proportion de collègues ont eu selon vous un contact avec le réseau ou avec ses productions l’année dernière ? En ce qui me concerne, dans mon établissement, en comptant ceux qui ont accès aux ressources que je leur présente, ça ne doit pas faire 5 %.

Alors nous ne devons pas nous étonner de la publication par le nouveau-né Canopé d’un ouvrage à la qualité scientifique si faible. Le CNDP a tout intérêt à retrouver dans les CDI un moyen de trouver des débouchés pour leurs productions et activités. Tout comme les puissances industrielles ont eu besoin d’aller chercher des débouchés au XIXe pour leur production. Il s’est alors trouvé des prophètes pour justifier ces conquêtes, expliquant que les populations locales avaient alors besoin de l’homme blanc, que l’Europe apportait la civilisation, le progrès…Nul besoin alors de leur demandait leur avis, ces gens savaient.

Comparaison n’est pas raison. J’ai pleinement conscience des souffrances de ce qu’était la colonisation, et je m’excuse, ô sagace lecteur, de l’indécence de la métaphore. Mais je suis fatigué que de grands esprits viennent m’expliquer comment je devrais exercer mon métier. Tintin-Poissenot veut nous apporter la civilisation, nous mener vers le progrès, nous qui « [travaillons] si fortement à [notre] propre malheur » (p.77 ). Nos coutumes lui paraissent étranges, donc mauvaises. Il ne comprend pas que nous n’acceptions pas les propositions pourtant si raisonnables d’une autorité, par définition bienveillante.

Qu’il arrive à faire financer ce discours par Canopé, ce qui lui donne un vernis de respectabilité, me désole. Alors je vais lui répondre. Tout le monde à reçu me semble t’il une grosse enveloppe avec des catalogues des publications Canopé. Il y avait un questionnaire, pour savoir ce que nous en pensions ( comme si nous n’avions que ça à faire ). Il y a une enveloppe T jointe à icelui. Et il y avait en plus un flyer pour commander le bouquin de Poissenot. C’est parfait, on peut leur répondre.

non_merci

En plus, c’est Canopé qui paye ! Et s’il vous vient l’idée de vouloir le lire tout de même ( les occasions de rire sont rares ), ne l’achetez pas, volez le !

Publicités

4 réflexions sur “Claude Poissenot : l’esprit colonial appliqué au CDI

  1. Quelle merveille que de pouvoir débattre ! La lecture de votre texte acide m’amène à apporter des éléments de réponse :
    Le livre n’est pas contre ceux qui ont construit le métier. Il questionne la manière de construire le métier en le réduisant à la dimension professorale et en reposant sur une vision des élèves comme « objets » d’une discipline. Je pense que ce n’est plus possible aujourd’hui et je ne crois pas à la légitimation de la profession de cette manière.
    La manière dont les personnes sont conduites à se définir aujourd’hui fait que, en effet, je ne crois pas à une émancipation qui tomberait sur la tête des élèves de la même façon que les patients (et pas moins les professeurs documentalistes) n’hésitent pas à remettre en question le point de vue de leur médecin. Je ne renonce évidemment pas à cette finalité mais je pense que, pour l’atteindre, la seule solution consiste à passer par une relation particulière avec les élèves.
    Je ne suis pas un chercheur frustré ! Sachez que le monde des bibliothèques a accueilli certains de mes travaux avec beaucoup de froideur (http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2002-01-0019-005 ) et que j’ai connu aussi une forme de censure mais que ce temps est révolu. Mes idées qui suscitaient l’ire de certains sont reprises par eux-mêmes avec grand plaisir de ma part. On m’a même affublé du titre de « sociologue officiel des bibliothèques »…
    Ma liberté est intacte et je n’hésite pas à pester, par exemple, contre la Bnf (par exemple ici : http://www.livreshebdo.fr/article/quelles-priorites-pour-lannee-des-bibliotheques )…
    Je sais que mon propos peut heurter et faire souffrir ceux qui militent pour la vision du métier qu’ils ont essayé de rendre dominante. Pour autant, je crois de mon devoir que de faire part de mon doute profond. Est-il possible d’avoir un point de vue différent de celui tenu par les représentants non représentatifs de la profession ? N’y a-t-il pas une réelle souffrance aussi chez ceux qui ne partagent pas cette vision ainsi que chez ceux qui voudraient bien la partager mais constatent que la réalité ne peut être à la hauteur de l’idéal inaccessible ?

    • Bonjour Monsieur et merci de votre réponse.

      C’est juste, le débat est une bonne chose, la confrontation d’idées étant à la base de la démocratie. Et c’est sans doute là un des apports d’Internet : permettre la réalisation concrète de la liberté d’expression. En effet, malgré toute la puissance symbolique qui nous sépare, vous professeur d’université et édité par le réseau CNDP, et moi simple professeur documentaliste, j’ai pu publier mon avis sur votre livre, le rendre public et toucher un lectorat.

      Mais pour rendre effectif ce droit à l’expression de mes idées, j’ai du utiliser des connaissances et compétences que m’ont offert l’école : vous jugez ce texte acide, j’y fais preuve en effet d’ironie, je présente des arguments grâce à une syntaxe adaptée, j’utilise des images, comparaison ou métaphores, j’utilise le droit à la caricature. Bref, j’actionne ce que j’ai construit notamment durant mon parcours scolaire.

      Effectivement, l’émancipation que cela me permet ne tombe pas du ciel, mais l’enseignement permet d’en ouvrir la voie. Pour nous professeurs documentalistes dans le cas présent, cela passe par exemple par des séances sur le droit d’auteur, sur la législation propre à la publication par exemple.

      Nous ne considérons pas les élèves comme des objets, mais nous faisons en sorte qu’ils puissent devenir des sujets, en maitrisant leur destin autant que possible, et autant que la République le promet. Ce qui légitime la profession, c’est l’enjeu civique derrière la culture de l’information.

      Vous me dites que cette vision n’est pas représentative, je prétend le contraire. Vous n’avez pas comme moi passé le CAPES, le concours de recrutement. Le cas échéant vous sauriez que c’est l’Etat qui nous demande d’être des professeurs, et qui nous recrute pour cela. Les épreuves et le discours que nous devons tenir pour les réussir nous amène à nous engager dans cette voie. Nos inspections sont l’occasion de prouver que nous y sommes restés.

      Vous avez parfaitement raison, il existe un décalage entre cette volonté affichée lors du recrutement, et l’exercice effectif du métier. Car si l’Etat a recruté des professeurs documentalistes, il a oublié de leur donner les moyens de remplir pleinement leur mission. Et c’est là tout le sens du travail de la FADBEN.

      Effectivement, il peut y avoir souffrance. Mais je ne vois pas en quoi l’idéal de notre métier est inaccessible. Pour mettre fin à ce hiatus, il faut donner aux profs docs le moyen de s’épanouir pleinement. Quant à ceux qui ne le partagent pas, j’imagine que la proportion de contractuel ou de professeurs ayant changé de discipline sans passer le concours n’est pas étrangère à cette expression. Car pour les autres, le contrat est clair dès le concours. Il ne s’agit donc pas comme vous semblez le croire d’une manœuvre d’une minorité agissant sous le manteau et pour soumettre la majorité à leur vision extrémiste.

      J’en profite pour vous rappeler que personne ne demande que les professeurs documentalistes se limitent à leur dimension professorale, en acquérant notamment le temps de service, ou les méthodes les plus éculés de nos collègues de discipline. Vous trouvez notamment sur ce blog une série de billets intitulés « professeur parce que documentaliste », où j’exprime l’idée que c’est parfois dans nos tâches les plus banales et quotidiennes de gestion ou d’accueil que nous pouvons trouver la source de notre enseignement.

      Il y a en effet un coup de génie de notre système éducatif, qui est de confier à des professionnels de l’information la charge de sa maîtrise par les élèves, et pas seulement à des experts ayant prouvé leur maîtrise d’un savoir universitaire à la fin de leur scolarité.

      Vous pouvez bien entendu avoir un avis différent et l’exprimer. Mais souffrez dès lors que l’on puisse le critiquer, et le considérer comme difficilement recevable, puisque vous ne pouvez vous targuez d’une expérience sur le terrain pour la rendre légitime, que l’analyse des résultats de votre enquête sont discutables, et que votre propos sert fort opportunément les tenants de ce qu’on pourrait appeler «  la politique des 3C ».

  2. Je travaille dans une académie qui est une ancienne colonie : la Martinique, et donc la comparaison coloniale est très mal ressentie car elle renvoie à de vraies souffrances toujours présentes, ce n’est plus de l’indécence cela devient du mépris que je ressens bien que je sois métropolitaine.
    Ensuite je connais de l’intérieur le système de validation d’une publication dans le réseau Canopé, et il y a un grand nombre d’étapes de validation.
    Depuis la création des CDI et des personnels qui y sont attachés nous savons que nous sommes (les professeurs-documentalistes) un ovni dans le monde très normatif et très « carcan » des référentiels d’apprentissages, et donc des missions des personnels.
    Il y a plusieurs visions au sein de la profession de la façon d’exercer dans un CDI (ex. : des heures CDI inscrites à l’emploi du temps des élèves).
    Les quelles sont les meilleures : le débat est ouvert, mais pour ma part je ne pense pas que nous devons être une disciplilne d’enseignement comme les autres avec des référentiels des programmes et dees quotités horaires et une validation au bac : dans ce cas adieu à notre originalité dans les système éducatif français et dans les systèmes éducatifs étrangers.

    A titre personnel, je n’ai pas encore lu le document, je préfère prendre du recul en tenant compte de la polémique.

    • Bonjour Madame Péaud.
      Vous noterez que j’ai pris soin de répondre à votre argument sur la souffrance des colonisés dans le corps de l’article, en exprimant qu’il s’agissait d’une image, sans commune mesure avec les ravages que notre pays à fait dans les populations qu’il a soumis et exploité par le passé. Je ne crois pas avoir besoin d’en dire plus.
      Je veux bien croire qu’il y ait un circuit de validation conséquent dans le réseau, ça n’en rend ce livre que plus scandaleux. Toutes les critiques des articles de la FADBEN, de l’ANDEP, ou d’Anne Cordier sur docs pour docs sont véridiques puisque appuyés par des citations. Le réseau Canopé a donc sciemment publié un livre aux méthodes scientifiques contestables, à l’argumentation douteuse, et à la visée pamphlétaire non assumée.
      On peut avoir tous les débats qu’on veut sur la façon dont on exerce le métier, et la façon dont on envisage son avenir, notamment sur la forme que peut prendre la part enseignante de notre métier. A ce titre, je crois que personne n’est figé sur rien, et en tout cas, personne ne demande un « alignement » sur les collègues de disciplines.
      Mais il me semble que la remise en cause profonde du mandat pédagogique des professeurs documentalistes, telle qu’elle est portée par Claude Poissenot ne peut qu’être accueilli avec hostilité, 25 ans après la création du CAPES, et alors que les enjeux civiques d’une culture de l’information n’ont jamais été aussi fort. D’autant que ces propositions viennent largement de l’extérieur de la profession.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s