Remettre l’intelligence à la périphérie ( ou entre le clavier et la chaise )

L’un des premiers articles de ce blog concernait Benjamin Bayart, et je vous invite à aller le relire, et surtout à regarder les vidéos des excellentes conférences qu’il donne, notamment celle intitulée Minitel 2.0. Son point de vue est très éclairant sur l’évolution des réseaux, et sur les enjeux qui naissent de la technique même. La conférence sur le minitel 2.0 nous montre par exemple l’architecture du réseau minitel, avec des serveurs au centre disposant de la puissance de calcul et des données, et des périphériques ultra simple pour l’utilisateur. Internet, c’est l’inverse, un cœur de réseau avec des machines très simples, et la puissance de calcul et les données à la périphérie du réseau, ce qui fait du peer to peer l’application la plus fidèle à ce qu’est Internet. Or, les pratiques récentes tendent à centraliser nos données sur les serveurs des grandes entreprises bien connues, Google, et consort. Cette démarche touchent l’organisation du réseau donc, mais à des impacts sur les utilisateurs. Et là, ça nous intéresse au premier chef.

D’abord, séquence nostalgie : vous souvenez vous de cette pub ?

Le message est clair : vous n’avez pas besoin de comprendre !

Et l’on pourrait trouver de multiples exemples de la persistance de cette tendance, des tablettes qui limitent les possibilités d’exploitation de la machine à ce qu’aura permis son concepteur, à la publication en ligne grâce au 2.0 sans qu’on incite l’utilisateur à se demander qui est le maitre des données mises en ligne. Dans l’éducation nationale, les réunions de bassin des responsables réseaux des établissements ont changé d’objectifs, et leurs animateurs ont reçus ( en tout cas dans mon académie ) l’instruction de laisser de coté la technique, pour se concentrer sur les usages des outils numériques.

Il est un adage largement répandu chez les responsables informatiques :  » en informatique, le problème est souvent entre le clavier et la chaise « . Un peu condescendant, il pointe cependant la responsabilité de l’utilisateur dans son utilisation des outils numériques.

Il est question ces derniers mois d’introduire le code dans l’enseignement. Je n’y suis a priori pas hostile si on ne perd pas de vue l’enjeu : s’il doit y avoir un enseignement ou une formation aux outils numériques, le but doit être de rendre intelligible leur fonctionnement. Et je propose une problématique, celle du pouvoir. en utilisant cet outil, qui a le pouvoir sur ce qu’il produit ou sur l’utilisateur.

Prenons une comparaison : vous n’avez pas à comprendre comment fonctionne votre voiture pour qu’elle vous transporte. Ceci dit, dès qu’arrive une tuile, c’est intéressant de comprendre quelques bribes, pour savoir si on peut rouler en sécurité jusqu’au garage, ou s’il faut appeler la dépanneuse. Une fois au garage, c’est bien le mécanicien qui a le pouvoir, et notamment celui de vous facturer n’importe quoi. Ne pas savoir changer un cardan soi même est une chose, être incapable de savoir si ce que vous dit le garagiste est crédible en est une autre. Avec nos voitures, nous risquons d’enrichir des garagistes peu scrupuleux. L’enjeu est beaucoup plus grave avec le numérique, puisqu’il y circule des idées.

L’Ecole doit former des citoyens, c’est à dire des sujets politiques, qui participent au pouvoir, et qui sont en capacité de l’exercer. Ceci est également valable sur le plan numérique. Comment peut on former des élèves à faire respecter leurs droits s’ils n’ont pas compréhension du rapport de force qui se jouent à travers leurs usages numériques ? En ce sens, la définition de la culture de Franck Lepage me convient. La culture numérique, c’est ce qui permet de résister à la domination numérique.

Alors le code ou pas le code ? Cela peut être utile. Je suis né en 1980, et donc j’ai bénéficié dans les années 86-87 je crois du Plan informatique pour l’école, dont il est de bon ton de se moquer désormais. J’ai donc appris à coder en BASIC sur des MO5 et des TO7. Qu’en ai-je gardé ? Je sais qu’un programme, c’est une suite d’instructions données à la machine, en fonction de ce que le programmeur a prévu. Je sais donc que derrière un outil informatique, il y a quelqu’un, ses compétences et ses intentions. Et je n’ai aucune raison de lui faire confiance a priori. Mais j’ai tout oublié du BASIC.

Donc ça peut être utile, mais c’est loin d’être suffisant pour constituer une culture numérique. J’ai essayé d’articuler la notion d’identité numérique avec des éléments de compréhension du fonctionnement du réseau dans la séance que j’ai publié il y a peu. Les explications techniques sont très limitées ( je ne suis pas informaticien ), mais j’espère que ça permettra aux élèves de retrouver une intelligence la prochaine fois qu’ils se retrouveront entre une chaise et un clavier.

Intelligere, c’est comprendre. Encore une analogie si vous le permettez : apprendre le code c’est apprendre l’alphabet, voire la grammaire. Apprendre l’alphabet latin ne permet de lire le japonais ou le cyrillique, comme il existe des langages informatiques très différents. Apprendre la grammaire ne permet pas de comprendre comment les publicitaires font en sorte d’attirer l’attention sur leur produits dans les magazine féminins. Apprendre le code ne permet pas de décrypter les stratégies de captation de l’attention de Facebook.

Clairement, les élèves ont plus besoin de professeurs documentalistes que de professeurs d’informatique.

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Une réflexion sur “Remettre l’intelligence à la périphérie ( ou entre le clavier et la chaise )

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