Les mots pour le dire

Nous savons depuis 1984, le roman de George Orwell, pas la date, que la maitrise du langage contribue à la maitrise des esprits, qu’en changeant les mots, on finit par changer le regard et la façon de penser le réel. Un des exemples récents les plus extrêmes et les plus tragiques est la fameuse « frappe chirurgicale », née de l’invention des conseillers en communication de l’armée américaine, pour désigner l’utilisation d’un engin constitué de plusieurs tonnes d’explosifs pour aller tuer et détruire, la cible étant le plus souvent à des centaines de kilomètres de l’expéditeur.
Ces exemples sont biens connus, et l’école s’empare parfois de ces thèmes, ce qui est une bonne chose pour la formation à l’esprit critique.
Mais cette méthode est quelque chose d’assez courant, y compris dans l’éducation nationale. Ainsi, nous avons appris il y a peu que le réseau Scéren-CNDP changeait de nom pour prendre celui de Canopé. Le but est de faire disparaitre l’ensemble des sigles existants. Il est à noter que certaines antennes locales avaient déjà choisi de faire évoluer leur nom : ainsi, le CDDP 95 s’était fait appeler Maison de l’éducation 95. C’est joli non, la maison de l’éducation ? Joli, mais trompeur.

Nous pouvons il me semble distinguer trois tactiques rhétoriques, dont nous allons devoir apprendre à nous méfier, pour que nous puissions former les élèves à une vigilance sur le sujet.

1. Le camouflage
C’est la tactique la plus simple : on essaye d’accorder à un élément les valeurs positives de quelque chose qui n’a rien à priori rien à voir, qui n’a même définitivement rien à voir. La canopé, c’est un biotope, et je ne crois pas que les CRDP se soient installés dans les feuillages. Mais la nature a une valeur extrêmement positive dans notre société, particulièrement dans notre milieu professionnel, et cela rejailli sur le réseau qui prend ce nom. La nature, la vie, la pureté. Et si jamais il vous arrive de critiquer la politique de réseau, vous devenez aussitôt un assassin de la nature, à l’image des Attila de la forêt amazonienne.
Notons que les foyers des lycées doivent devenir des maisons des lycéens par exemple.


2. La brume de guerre ou la perte de repère

Plus subtil, on change un nom précis par les termes employés, ou devenu précis parce qu’il s’est chargé en sens par l’usage.
Reprenons l’exemple d’un CRDP.
Centre : le mot le plus flou des quatre abrégés ici, mais qui donne l’idée d’un endroit où l’on rassemble.
Régional : On a ici à la fois l’idée que l’on est dans un réseau avec une hiérarchie, car on sous entend la possibilité d’un échelon supérieur, national, ou inférieur, départemental, et on précise la portée géographique de l’organisme.
Documentation : je nous ferai pas l’injure de vous expliquer tout ce que ça désigne
Pédagogique : l’objectif final de l’endroit, on sait que ça concerne l’apprentissage.

Voilà donc un nom qui désigne bien ce pourquoi il a été fait. Peut on en dire autant de Canopé-Caen ?

3. Les mots que l’on perd

Oui. On nous suggère de transformer nos CDI en CCC. Est ce à dire que nos élèves n’ont plus besoin de documentation ni d’information ? Mmmmh ?

Dans l’éducation nationale comme ailleurs, nous devons être attentif au langage, qui fait avancer des idées avant qu’on ne les voit avancer

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3 réflexions sur “Les mots pour le dire

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